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Focus sur le Jeu de Nain Jaune
Le jeu de Nain Jaune est l’un des plus célèbres jeux de cartes et plateau de la tradition française. Pendant près de deux siècles, il a occupé une place privilégiée dans les salons bourgeois, les réunions familiales et les soirées de campagne. Aujourd’hui encore, il est fréquent d’en découvrir dans les greniers, les successions ou sur les étals des brocantes, souvent rangés dans une jolie boîte en bois accompagnée de jetons en os, en bois ou en nacre.
Pour le collectionneur comme pour le chineur, le Nain Jaune présente un intérêt particulier. Derrière des règles simples se cache une étonnante diversité de fabrications, de styles, de matériaux et d’éditeurs qui permettent souvent de dater un exemplaire avec une assez bonne précision.
Ce guide a pour objectif de retracer l’histoire du jeu, d’expliquer son fonctionnement et de donner les clés pour reconnaître les différentes périodes de fabrication, identifier les fabricants et apprécier la qualité d’un exemplaire ancien.
Les origines du Nain Jaune
L’histoire du jeu de Nain Jaune est plus ancienne et plus complexe qu’il n’y paraît. Si le jeu connaît un immense succès à partir de la fin du XVIIIᵉ siècle, ses origines semblent résulter de l’évolution de plusieurs jeux de cartes à mises qui se sont progressivement transformés avant de prendre leur forme actuelle.
L’une des plus anciennes appellations connues est celle de Nain-Bébé. Ce nom fait référence à un personnage bien réel : Nicolas Ferry (1741-1764), plus connu sous le surnom de « Bébé ». Protégé du roi déchu de Pologne Stanislas Leszczynski, installé à la cour de Lunéville, Nicolas Ferry était atteint de nanisme et devint rapidement une curiosité célèbre du XVIIIᵉ siècle.

Les récits de l’époque rapportent qu’en vieillissant, son caractère se serait fortement dégradé. Capricieux, colérique, parfois cruel selon plusieurs chroniqueurs, il aurait fini par être surnommé le « Nain jaune ». Si la part de légende est difficile à mesurer, cette réputation semble avoir marqué durablement les esprits.
Il est généralement admis que le premier jeu connu sous le nom de Nain-Bébé tire son appellation de ce personnage. Avec le temps, le nom évoluera progressivement pour devenir simplement Nain Jaune, appellation qui s’imposera définitivement à la fin du XVIIIᵉ siècle.
Le Nain Jaune n’est cependant pas apparu soudainement. Les historiens des jeux considèrent qu’il appartient à une famille de jeux de paiement où certaines cartes donnent droit à des récompenses particulières.
Parmi ses ancêtres figure le jeu de Lindor, très apprécié dans les salons français au XVIIIᵉ siècle. Déjà fondé sur un système de mises, de cartes privilégiées et de redistribution des jetons, il présente plusieurs mécanismes qui seront repris par le Nain Jaune.
Même si les règles ne sont pas identiques, on observe une continuité évidente dans la manière dont les mises sont constituées et remportées au fil des manches.
Les spécialistes évoquent également le jeu de Bog, aujourd’hui largement oublié, mais qui semble avoir contribué à l’évolution de cette famille de jeux de paiement.

Comme le Lindor, le Bog repose sur un principe de cagnotte alimentée par les joueurs et récupérée grâce à certaines cartes ou à des combinaisons particulières. Plusieurs mécanismes de redistribution annoncent déjà ceux que l’on retrouvera dans le Nain Jaune.
Il est probable que ces différents jeux se soient influencés mutuellement au cours du XVIIIᵉ siècle, période particulièrement féconde pour les jeux de cartes en France.
À la fin du XVIIIᵉ siècle, ces influences convergent vers une formule plus simple et plus équilibrée. Les cinq cartes privilégiées sont désormais clairement définies, le plateau de paiement apparaît sous une forme stable et le célèbre sept de carreau, appelé le « Nain Jaune », devient la carte la plus prestigieuse du jeu.
Cette organisation restera pratiquement inchangée pendant plus de deux siècles. Malgré les nombreuses variantes éditées par les fabricants français, le principe général du jeu demeurera remarquablement stable, ce qui explique sans doute sa longévité exceptionnelle.
Si certains aspects de son origine restent encore discutés par les historiens des jeux, il est aujourd’hui admis que le Nain Jaune est l’héritier direct d’une tradition de jeux de paiement développée en France au XVIIIᵉ siècle, dont le Nain-Bébé, le Lindor et le Bog constituent les principaux jalons.
Du XIXᵉ siècle jusqu’aux années 1960, rares sont les familles françaises qui ne possèdent pas un jeu de Nain Jaune.
Les fabricants proposent alors une multitude de modèles :
- simples plateaux en carton ;
- coffrets en bois verni ;
- luxueuses boîtes en acajou ou en noyer ;
- coffrets réunissant plusieurs jeux de société ;
- versions de voyage ;
- éditions destinées aux enfants.
Le Nain Jaune traverse toutes les classes sociales. Les modèles les plus modestes côtoient des coffrets particulièrement raffinés, dont certains étaient offerts comme cadeaux de mariage ou présents de Nouvel An.
Pendant tout le XIXᵉ siècle, il accompagne les longues soirées familiales au même titre que les dominos, le loto ou les dames.
Description du jeu
Un jeu de Nain jaune complet se compose typiquement des éléments suivants :
- un plateau contenant 5 casiers amovibles,
- une centaine de jetons environ, généralement de 3 formes : des ronds (qui valent 1), des petits bâtons (qui valent 5) et grand bâtons (qui valent 10) ;
- un jeu de 52 cartes,
- une règle imprimée souvent collée à l’arrière du couvercle.
Le plateau de Nain Jaune sert uniquement de tableau de paiement : avant chaque manche, tous les joueurs déposent un ou plusieurs jetons dans chacune des cases du plateau, selon la case.
- sur le Dix de carreau : payer 1
- sur le Valet de trèfle : payer 2
- sur la Dame de pique : payer 3
- sur le Roi de cœur : payer 4
- sur le Sept de carreau, appelé le Nain Jaune : payer 5
Au cours de la partie, lorsqu’un joueur parvient à jouer l’une de ces cartes, il remporte immédiatement tous les jetons placés sur la case correspondante. Le sept de carreau rapporte le plus, ce qui explique son importance.
Le reste du jeu consiste à se débarrasser progressivement de toutes ses cartes selon des règles simples de suite.
Déroulement d’une manche :
- Chaque joueur « paie » le plateau.
- Chaque joueur reçoit un nombre identique de cartes.
- Le joueur possédant la plus petite carte commence.
- Les cartes sont ensuite posées dans l’ordre croissant de chaque couleur.
- Si un joueur pose une carte correspondant à une carte plateau, il récupère les jetons de la case.
- Lorsqu’un joueur ne peut plus continuer une série, le tour passe à un autre joueur.
- Le premier qui se débarrasse de toutes ses cartes gagne la manche.
- Les autres joueurs doivent alors payer des pénalités au gagnant en fonction des cartes qui leur restent.
C’est cette simplicité qui explique le succès du jeu : les règles s’apprennent en quelques minutes, mais les parties restent animées grâce aux nombreuses possibilités tactiques.
Évolution et datation des plateaux
Le plateau est sans doute le meilleur point de départ pour dater un jeu de Nain Jaune. Au fil du temps, sa forme, ses matériaux, son décor et même la manière de représenter les personnages ont considérablement évolué.
Pour le collectionneur, il ne faut cependant jamais se fier à un seul détail. Un même style peut avoir été utilisé pendant plusieurs années, et les différents fabricants n’ont pas tous adopté les nouvelles tendances au même moment. La forme du plateau, son décor, les cartes et les jetons doivent donc être observés ensemble.
L’évolution des jetons constitue également un précieux indice. Les anciens jeux utilisent très fréquemment des jetons en os, souvent colorés, qui resteront en usage jusque dans la première moitié du XXᵉ siècle. Le bois prend ensuite une place importante, avant que le plastique ne s’impose progressivement à partir de la seconde moitié du XXᵉ siècle.
Les Nain Jaune du XIXᵉ siècle : des plateaux richement décorés
Les Nain Jaune du XIXᵉ siècle se reconnaissent souvent à l’extrême richesse de leur décoration. Le plateau n’est pas considéré comme un simple support de jeu : il participe pleinement à l’esthétique du coffret et doit pouvoir être présenté dans un salon.
Les décors sont très variés. Certains sont fortement inspirés du goût romantique du XIXᵉ siècle, avec des compositions florales abondantes, des rinceaux, des volutes, des arabesques et des ornements dans lesquels se mêlent fréquemment le rouge, le bleu, le vert, le noir et le doré.

D’autres modèles adoptent une esthétique nettement plus néo-médiévale. Les personnages apparaissent alors en pied, vêtus de costumes évoquant le Moyen Âge, parfois devant des châteaux ou dans des décors inspirés de l’imaginaire chevaleresque. Le goût pour le Moyen Âge est alors très présent dans les arts décoratifs et l’illustration, mais il ne faut pas généraliser : les Nain Jaune de cette période ne sont pas tous médiévalistes.
Les figures de cartes elles-mêmes sont souvent très travaillées. Le roi, la dame et le valet deviennent de véritables personnages illustrés, tout en conservant la disposition traditionnelle des cartes à jouer. Ils sont généralement représentés tête-bêche, afin que la figure puisse être regardée dans les deux sens.
À cette époque, les personnages ne sont généralement pas individualisés par des noms. Ils restent le Roi, la Dame ou le Valet correspondant à leur carte.
Certains plateaux du XIXᵉ siècle possèdent une construction particulièrement remarquable : le compartiment central forme une étoile ou une rosace, autour de laquelle s’organisent les autres cases.

Cette disposition donne au plateau une composition très décorative, presque héraldique. Elle est particulièrement intéressante pour le collectionneur, car elle se rencontre sur des exemplaires anciens devenus aujourd’hui relativement rares.
Un plateau à casier central en étoile, associé à un décor riche du XIXᵉ siècle, à des figures non nommées et à des jetons en os colorés, constitue ainsi un ensemble d’indices particulièrement évocateur d’une fabrication de la fin du XIXᵉ siècle.
Les jetons sont alors très souvent fabriqués en os, notamment en os de bovin. Ils sont tournés, polis puis fréquemment teints ou colorés.
Ils peuvent être rouges, jaunes, verts, bleus, violets, blancs ou présenter différentes nuances selon les fabricants. Leur aspect n’est pas toujours parfaitement uniforme : de petites variations de couleur ou de forme peuvent témoigner d’une fabrication artisanale ou semi-artisanale.
Il faut donc se méfier d’une idée reçue : un jeton ancien n’est pas nécessairement blanc. Les ensembles de jetons en os fortement colorés sont au contraire très caractéristiques de nombreux jeux de cette période.
De la fin du Second Empire à la Belle Époque : une période rare et originale
Entre la fin du Second Empire et la Belle Époque, le Nain Jaune traverse une période particulièrement intéressante pour le collectionneur.
Le jeu ne disparaît pas, mais les exemplaires rencontrés spécifiques à cette époque sont nettement moins nombreux que ceux des grandes productions du XIXᵉ siècle ou des séries industrielles du XXᵉ siècle. Cette période constitue ainsi une véritable parenthèse dans l’histoire du jeu, car certains fabricants expérimentent alors de nouvelles formes de plateaux.
Le traditionnel agencement des cases évolue et l’on rencontre à cette période des constructions beaucoup moins courantes :
- des casiers centraux de forme ronde ;
- des plateaux dans lesquels un long compartiment central sépare les deux cases supérieures des deux cases inférieures ;
- et d’autres compositions intermédiaires entre les anciens plateaux décoratifs et les modèles qui s’imposent au XXᵉ siècle.
Bien entendu, les formes classiques cohabitent aussi avec ces jeux, à la même époque. Mais ces formes particulières sont aujourd’hui particulièrement recherchées, car beaucoup plus rares sur le marché que certains modèles plus anciens du XIXᵉ siècle.
À cette époque également apparaissent dans les coffrets des jeux de cartes miniatures, en papier, spécialement conçus pour être vendus dans le jeu.

Les jetons en os restent largement utilisés. Le passage vers d’autres matériaux est progressif et ne permet donc pas, à lui seul, de distinguer précisément un exemplaire de cette période.
Début du XXᵉ siècle : les influences de l’Art nouveau puis de l’Art déco
Au début du XXᵉ siècle, le Nain Jaune connaît un nouvel élan dans le contexte du renouveau général des jeux de société.
Les fabricants adoptent progressivement les nouvelles tendances décoratives de leur époque. Sur certains plateaux apparaissent des compositions caractéristiques de l’Art nouveau : lignes courbes, motifs végétaux, fleurs stylisées et ornements plus souples.

L’héritage des décors romantiques du XIXᵉ siècle peut rester marqué, avec notamment l’accumulation volontaire d’ornements, mais les fonds de plateau recherchent davantage, avec l’Art nouveau, la fluidité des lignes et l’intégration des motifs décoratifs dans une composition plus cohérente.
Les personnages évoluent eux aussi. Ils restent généralement tête-bêche et ne sont pas encore nommés, mais leur dessin devient progressivement plus moderne. Les jetons en os demeurent très courants à cette période.
À partir des années 1920, le changement de style est particulièrement visible : l’Art déco abandonne progressivement les lignes souples et les motifs végétaux de l’Art nouveau au profit d’une esthétique plus géométrique.
Les plateaux présentent alors davantage :
- de lignes droites ;
- de formes géométriques ;
- de compositions symétriques ;
- de motifs stylisés ;
- de décors plus ordonnés et plus graphiques.

Le Nain Jaune devient ainsi le reflet des goûts décoratifs de son époque. Comme pour le mobilier, les affiches ou les objets du quotidien, le décor évolue vers une esthétique plus moderne et géométrique.
Les jetons en os restent toutefois encore très présents, en particulier dans les jeux de qualité. Leur utilisation va se prolonger bien au-delà de la période Art déco.
L’après-guerre : vers une imagerie plus populaire
Après la Seconde Guerre mondiale, l’aspect des jeux de société évolue encore.
Les illustrations deviennent progressivement plus accessibles, plus colorées et plus proches de l’imagerie populaire, avec des personnages très lisibles, des couleurs franches et une illustration destinée avant tout à séduire un public familial.
C’est également à partir du milieu du XXᵉ siècle que l’on observe progressivement une évolution dans la manière de présenter les personnages des cartes. Alors que les figures anciennes restent généralement anonymes, certaines productions commencent à leur attribuer les noms de personnages que nous connaissons aujourd’hui.
Le personnage du Nain Jaune lui-même évolue considérablement. Le petit être inquiétant ou grotesque des anciens plateaux laisse progressivement la place à une représentation plus sympathique.
Cette évolution est particulièrement intéressante pour dater un jeu : le Nain Jaune devient peu à peu un personnage familial plutôt qu’une créature issue de l’imaginaire fantastique et populaire du XVIIIᵉ et du XIXᵉ siècle.
Les années 1940 et 1950 constituent une période de transition pour les jetons. Les jetons en os restent encore très courants, notamment sur des jeux de bonne qualité. Mais le bois prend progressivement davantage de place dans les productions destinées au grand public.
Il ne faut donc pas considérer les années 1950 comme une frontière brutale entre « jetons en os » et « jetons en bois ». Les deux matériaux peuvent se rencontrer pendant une même période, parfois chez des fabricants différents.

Dans les années 1960, l’apparence du Nain Jaune se modernise encore. Les illustrations deviennent plus simples, plus colorées et plus immédiatement accessibles. Le graphisme abandonne progressivement les références historiques ou décoratives des anciennes productions : le jeu s’inscrit désormais pleinement dans l’univers du jeu de société familial moderne.
Les personnages deviennent plus sympathiques et plus expressifs. Le Nain Jaune est progressivement débarrassé de son caractère inquiétant et prend l’apparence d’un personnage destiné à plaire aux enfants comme aux adultes.
Les matériaux évoluent également. Le bois est largement utilisé pour les jetons, mais les matières plastiques prennent progressivement leur place.

À partir des années 1970, l’évolution industrielle des jeux de société devient particulièrement visible.
Le plastique s’impose progressivement pour la fabrication des jetons. Il permet de produire facilement de grandes quantités de pièces régulières, colorées et peu coûteuses.
C’est une rupture importante avec les anciens jetons tournés en os ou en bois.
Le plateau lui-même devient généralement plus industriel : carton imprimé, couleurs plus franches, décors simplifiés et fabrication standardisée.
Le Nain Jaune entre alors dans une nouvelle époque. Il n’est plus un objet décoratif destiné aux salons comme pouvaient l’être certains coffrets du XIXᵉ siècle, mais un jeu familial produit en série.
Les productions contemporaines poursuivent cette évolution vers la simplicité et l’accessibilité.
Les plateaux sont généralement imprimés sur des supports modernes, les jetons sont en plastique et les illustrations privilégient la lisibilité.
Le personnage du Nain Jaune est désormais généralement représenté de manière sympathique, voire enfantine. L’image du petit personnage inquiétant des anciens plateaux a presque complètement disparu.
Cette transformation est particulièrement révélatrice de l’histoire du jeu. Le Nain Jaune n’a pas seulement changé de matériaux et de techniques de fabrication : son personnage lui-même a changé avec le regard porté par la société sur le jeu et sur le public auquel il s’adresse.
Les fabricants
Le Nain Jaune n’a jamais été fabriqué par une seule entreprise, de nombreux éditeurs français l’ont proposé à leur catalogue. Les modèles anciens sont parfois anonymes.
Identifier le fabricant d’un ancien jeu de Nain Jaune constitue une étape importante pour le dater. Les marques présentes sur le plateau, la boîte ou les règles sont particulièrement précieuses, mais leur interprétation demande parfois quelques précautions : certaines maisons ont repris les modèles de leurs prédécesseurs, conservé leurs marques ou poursuivi leur production sous une nouvelle raison sociale.
L’histoire des fabricants de Nain Jaune est faite de nombreuses reprises. Pour s’y retrouver, quelques filiations sont particulièrement importantes :
- Amonier Fils → Coqueret → Watilliaux → Revenaz & Tabernat → Jeux Réunis
- Jullien → Du Val & Logeat → Delhaye Frères → Jeux et Jouets Français
- Mauclair-Dacier + Simonin-Cuny + Paul Perret + Wogue & Lévy + Delhaye Frères → Jeux et Jouets Français
- Nicolas & Keller / N.K. Atlas → Georges Bonnet
Ces filiations expliquent pourquoi deux jeux portant des marques différentes peuvent présenter des ressemblances frappantes. À l’inverse, une même marque peut recouvrir plusieurs modèles très différents selon la période.
Pour identifier correctement un Nain Jaune, il est donc préférable de croiser la marque du fabricant et sa période de production avec la forme du plateau, son décor, le personnage central, les cartes et les matériaux des jetons.
Voici ci-dessous les principaux éditeurs de Nain Jaune que je connais, les périodes indiquées sont des estimations : elles permettent de situer les productions, mais ne constituent pas une datation absolue d’un exemplaire.
Appert et Vavasseur — milieu du XIXᵉ siècle
Appert et Vavasseur, imprimeurs-lithographes, Paris. Maison active au milieu du XIXᵉ siècle, connue notamment pour l’impression de jeux et de documents illustrés. Leur présence sur les Nain Jaune anciens mérite une attention particulière, mais leur rôle exact dans la fabrication de certains exemplaires reste à préciser. Les modèles qui leur sont attribués appartiennent aux productions anciennes, avec une esthétique lithographiée très caractéristique du XIXᵉ siècle.
Foin, E.F. — fin XIXᵉ-début XXᵉ siècle
Foin E. — marque E.F. Fabricant aujourd’hui beaucoup moins courant dans les collections, mais dont les Nain Jaune sont attestés. Les exemplaires connus appartiennent aux productions de transition entre la fin du XIXᵉ et le début du XXᵉ siècle. La marque E.F. constitue le principal élément d’identification.
Coqueret — vers 1846-1875
Fabrique Coqueret, Paris. Fabricant important de jeux de société du XIXᵉ siècle, avant sa reprise par Charles Watilliaux. Les Nain Jaune attribués à Coqueret appartiennent aux productions anciennes, avec des plateaux richement décorés, des illustrations très travaillées et des matériaux traditionnels. Les exemplaires de cette période sont particulièrement intéressants pour leur esthétique XIXᵉ siècle et leurs jetons généralement en os.
Watilliaux, W.X. — vers 1874-1908
Watilliaux succède à Coqueret et produit des jeux jusqu’à son rachat par Revenaz & Tabernat en 1908. La marque utilisée est notamment W.X.
Revenaz & Tabernat, R.T. — vers 1908-1913
Revenaz & Tabernat, Paris — marque R.T. Maison issue notamment de la reprise de productions de Watilliaux. Ses Nain Jaune appartiennent à une période particulièrement intéressante, entre Belle Époque et modernité. On rencontre encore des décors floraux et ornementaux, mais aussi des formes de plateaux plus originales et des compositions annonçant les productions du XXᵉ siècle.
Les Jeux Réunis, J.R ou J.L.R — vers 1913-1946
Les Jeux Réunis — marque J.R. ou J.L.R. Successeurs de Revenaz & Tabernat, ils produisent de nombreux jeux pendant plusieurs décennies. Leurs Nain Jaune illustrent bien l’évolution graphique du début du XXᵉ siècle : les anciens décors très ornés cèdent progressivement la place à des compositions plus simples, puis plus géométriques. Le personnage central devient lui aussi progressivement plus familial.
Ernest-Louis-Désiré Le Deley, E.L.D. — vers 1886-1922 au moins
Ernest Le Deley est un important éditeur et imprimeur parisien de la Belle Époque. Il fonde sa maison en 1886 et installe notamment son atelier de phototypie au 73 rue Claude-Bernard, tandis que son célèbre « Grand Comptoir de la Carte Postale Illustrée » se trouve au 127 boulevard de Sébastopol, à l’angle de la rue de Tracy. La maison connaît une activité importante dans les premières décennies du XXᵉ siècle.
Le logo ELD peut notamment être accompagné d’une ancre traversée par un ruban, élément caractéristique de la maison.
En 1906, Le Deley s’associe avec l’éditeur Achille Siron, ce qui donne naissance à des productions portant la mention E.L.D. et Siron. Après la mort d’Ernest Le Deley en 1917, son fils Maurice-Ernest lui succède à la tête de l’entreprise, qui fait faillite en 1922.

Filière JL : Jullien → Du Val & Logeat → Delhaye Frères, 1854 – XXᵉ siècle
La marque J.L. constitue ici une véritable filiation.
Alexandre Alfred Jullien, Paris — 1854-1889. Une des grandes maisons parisiennes de jeux du XIXᵉ siècle. Ses Nain Jaune présentent généralement une décoration riche, des personnages en pied et des illustrations très marquées par l’esthétique du XIXᵉ siècle. Les figures sont tête-bêche et généralement non nommées.

Après la disparition de Jullien en 1889, Du Val & Logeat — vers 1889-1896 — reprend l’entreprise et poursuit la production sous la marque J.L. La présence des initiales J.L. dans un ovale constitue un indice particulièrement intéressant pour les collectionneurs.

En 1896, la maison passe aux Delhaye Frères — vers 1896-1904, qui poursuivent à leur tour l’utilisation de la marque J.L. Leurs Nain Jaune sont typiques de la période de transition entre le XIXᵉ siècle et le début du XXᵉ : décors encore riches et floraux, personnages illustrés et plateaux parfois très originaux.

Les modèles J.L. vont ensuite être repris, et évoluer en matière et qualité au fil des décennies, et on les retrouve ainsi jusque dans des modèles contemporains.
Paul Perret, P.P. — vers 1887-1904, puis production intégrée aux JJF
Paul Perret, Paris — marque P.P. Important fabricant de jeux de la fin du XIXᵉ siècle. Ses Nain Jaune conservent l’esthétique décorative de cette période, avec des illustrations colorées et un personnage central encore issu de l’imagerie traditionnelle du Nain Jaune. Les initiales P.P. entrecroisées permettent d’identifier la maison.
Mauclair-Dacier, M.D. — vers 1887-1904, puis production intégrée aux JJF
Mauclair-Dacier, Paris — marque M.D. Fabricant majeur de jeux et jouets de la fin du XIXᵉ siècle. Ses Nain Jaune appartiennent à cette période de transition où les décors anciens côtoient progressivement les nouvelles tendances du début du XXᵉ siècle. Les plateaux peuvent être très décorés et les jetons sont encore fréquemment en os.
Simonin-Cuny, S.C. — fin XIXᵉ siècle-1904, puis production intégrée aux JJF
Simonin-Cuny, Paris — marque S.C. Maison importante de jeux et jouets, intégrée aux Jeux et Jouets Français en 1904. Les Nain Jaune S.C. sont particulièrement intéressants par la diversité de leurs modèles. Certains présentent encore une décoration très XIXᵉ siècle, tandis que d’autres annoncent les styles plus modernes. Le personnage central tend déjà à être plus sympathique que le Nain Jaune inquiétant des anciennes productions.

Jeux et Jouets Français, J.J.F. — depuis 1904, environ 1930
Les Jeux et Jouets Français — J.J.F. Cette importante société regroupe plusieurs fabricants, notamment Mauclair-Dacier, Simonin-Cuny, Paul Perret et Delhaye Frères. Elle commercialise plusieurs générations de Nain Jaune : il n’existe donc pas un modèle unique J.J.F.
Les exemplaires peuvent encore reprendre l’esthétique de leurs prédécesseurs ou adopter les nouveaux styles du début du XXᵉ siècle. Cette production est particulièrement intéressante pour observer la transition entre les décors très ornés de la Belle Époque et les formes plus modernes.
N.K. Atlas — vers 1904-1924/1925
Nicolas & Keller – N.K. Atlas, Paris. Maison spécialisée dans les jeux et jouets en bois, cartonnage et tabletterie. Les Nain Jaune N.K. Atlas permettent de suivre l’évolution du jeu au début du XXᵉ siècle : les décors deviennent progressivement plus modernes, tandis que certaines productions conservent encore une décoration très riche. La marque N.K. Atlas est un repère précieux pour dater ces exemplaires.

Georges Bonnet, G.B. — vers 1925-1950
Georges Bonnet, successeur de N.K. Atlas. Après avoir repris N.K. Atlas, Georges Bonnet poursuit la fabrication de jeux pendant plusieurs décennies. Ses Nain Jaune accompagnent l’évolution graphique de l’entre-deux-guerres et de l’après-guerre : les décors deviennent plus populaires, les personnages plus expressifs et le Nain Jaune lui-même progressivement plus sympathique.

C. Michel, C.M. 1921 — à partir de 1921
C. Michel, Chambéry — marque C.M. 1921. La mention « 1921 » correspond à la création de la maison et non nécessairement à l’année de fabrication du jeu. Les Nain Jaune C. Michel appartiennent aux productions du XXᵉ siècle et présentent des décors progressivement plus populaires et familiaux. Ils constituent une production intéressante de la période Art déco et de l’entre-deux-guerres.

Alphonse Ogue, A.W. — fin XIXᵉ-début XXᵉ siècle
Alphonse Ogue — marque A.W. Maison plus rare aujourd’hui, dont certains Nain Jaune sont connus sous la marque A.W. Ces exemplaires s’inscrivent dans les productions de la Belle Époque et sont particulièrement intéressants pour les collectionneurs recherchant les fabricants moins courants.

Les critères de collection
Plus de deux cents ans après son apparition, le Nain Jaune continue de séduire les amateurs de jeux anciens, car il possède une double personnalité : c’est à la fois un véritable jeu de société, toujours agréable à pratiquer, et un objet décoratif qui témoigne du savoir-faire des fabricants français.
Chaque coffret raconte une époque. Pour le collectionneur, chaque découverte est une petite enquête historique. Pour le joueur, c’est surtout un jeu convivial qui traverse les générations sans avoir perdu son charme.
Pour l’amateur d’objet ancien, la valeur d’un Nain Jaune ancien dépendra de nombreux facteurs. Les plus importants sont :
- la qualité de la production : coffret bois ou carton ? Un ou deux étages ?
- l’ancienneté et la rareté ;
- l’état général ;
- la présence des jetons : quantité, sont-ils d’époque, matière ?
- la présence des cartes : d’origine, miniature ?
- la règle d’époque collée au dos du couvercle.
Conclusion
Le Nain Jaune fait partie de ces objets familiers que l’on croyait connaître, mais qui révèlent une histoire étonnamment riche lorsque l’on s’y intéresse de près.
Du simple plateau en carton du XVIIIᵉ siècle aux élégants coffrets en bois du XIXᵉ, puis aux productions industrielles du XXᵉ siècle, il accompagne l’évolution des loisirs familiaux depuis plus de deux cents ans.
Aujourd’hui encore, il constitue un excellent témoin du patrimoine ludique français. Derrière chaque exemplaire se cachent des choix de fabrication, des matériaux, des éditeurs et des usages qui en font un objet aussi passionnant pour le collectionneur que pour l’historien des jeux de société.
Que l’on souhaite simplement apprendre à jouer, dater un plateau trouvé en brocante ou constituer une collection spécialisée, le Nain Jaune mérite assurément une place à part dans l’univers des jeux anciens.
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